LE BONHEUR D’ÊTRE BELLE


dédié


À MADAME RÉCAMIER



Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée !
Autrefois de mes yeux je n’étais pas charmée ;
Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard ;
Je me trouvais jolie un moment par hasard.
Maintenant ma beauté me paraît admirable.
Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable…
Il le dit si souvent ! Je l’aime, et quand je vois
Ses yeux avec plaisir se reposer sur moi,
Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle,
Je bénis mes parents de m’avoir fait si belle !
Et je rends grâce à Dieu, dont l’insigne bonté
Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.
Mais… Pourquoi dans mon cœur ces subites alarmes ?…
Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes :
Si j’étais laide enfin ? Non… il s’y connaît mieux !
D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux !
Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange ;
Oui, je veux lui paraître aussi belle qu’un ange.
Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,
Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs,

Choisissons avec art celle dont la nuance
Doit avec plus de goût, avec plus d’élégance,
Rehausser de mon front l’éclatante blancheur,
Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.
Mais je ne trouve plus la fleur qu’il m’a donnée ;
La voici : hâtons-nous, l’heure est déjà sonnée,
Bientôt il va venir ! bientôt il va me voir !
Comme, en me regardant, il sera beau ce soir !
Le voilà ! je l’entends, c’est sa voix amoureuse !
Quel bonheur d’être belle ! Oh ! que je suis heureuse !